juil. 2009

Le Méridional

« En quoi consiste cette latinité du Midi français, de la Provence ?
« Latinité, c’est un terme vague et dont on abuse. Il ne faut pas chercher à définir, mais à décrire. On n’est pas en présence d’une race au sens ethnique - les races dites latines sont mélangées comme toutes les autres - mais au triple sens de la géographie, de la psychologie et de l’histoire. Latinité du Midi, de la Provence, c’est le climat, l’orientation vers la Méditerranée, le style du paysage ; c’est la profonde empreinte de la civilisation romaine, c’est la langue ; c’est la marque du catholicisme - l’esprit catholique, sinon, toujours, la religion. Ces éléments réunis ont formé un certain type d’homme, une certaine manière de concevoir la vie et de la vivre. Voilà, en grosses lignes, le portrait ou plutôt l’esquisse de la latinité.
« De ce portrait, il n’existe que des variantes. Cependant, la variante méridionale, provençale, me semble posséder une valeur de norme. Autant que les variantes italiennes, si ce n’est davantage. La situation géographique, cette exceptionnelle position d’intermédiaire, fait de la Provence un centre en équilibre entre l’Italie, la France et la péninsule ibérique. Nous sommes dans une région qui possède naturellement et par éducation historique l’esprit universel. Elle est à la mesure de l’homme et peut servir de mesure à tous les hommes. Parce qu’elle est française, son âme est raisonnable et claire. La clarté nous fait voir les idées sur une échelle de valeurs. La raison ramène les contrastes à l’unité. Or, le Méridional, quel qu’il soit, est un être contrasté : l’écart entre ces contrastes diminue suivant la dose de raison latine qui est entrée en lui. Sous ce rapport, l’homme du Midi français est le plus équilibré des Méridionaux, des Latins : il pourra nous servir de type lorsque, dans quelques jours, nous serons en présence de l’Espagnol ou du Portugais.
« Cet homme du Midi français, je voudrais maintenant essayer de le dessiner :
« Pour cela, je commence par le regarder vivre dans le décor de sa terre.
« Cette terre elle-même est contrastée. Comme toutes les terres du Midi, elle ne cesse d’opposer l’aridité à la fertilité, la roche brûlée du soleil à la terre fécondée par les eaux, la montagne à la plaine. Alternance d’oasis et de déserts. La douceur même du climat ne doit point nous tromper. En été, le soleil brûle. Le mistral glacé souffle en tempête. Le Nord et l’Afrique viennent à la rencontre l’un de l’autre.
« Ces contrastes, qui ont leur point d’équilibre dans la douceur moyenne du climat, se retrouvent dans l’individualité méridionale. Les hommes sont habituellement d’humeur allègre, de commerce agréable, de mœurs faciles ; mais tout à coup ils s’emportent et leur colère va vite jusqu’au mauvais coup. Ils sont casaniers, puis, soudain - marins, soldats, commerçants, colons, explorateurs - ils se lancent à l’aventure dans le vaste monde. Les traditions les plus enracinées et les plus austères voisinent avec le dévergondage et l’émancipation. On est, dans le Midi, révolutionnaire, égalitaire, démagogue, anticlérical, tout comme on est catholique, dévot, royaliste, aristocrate. On y a le goût des monstres et le culte des saints. On aime l’amour comme on aime le sang, et voici apparaître, comme un symbole, le taureau à demi-sauvage, déjà le taureau de course. Mais ces contrastes s’apaisent et s’harmonisent dans la clarté des idées, dans une raison qui sait être parfaitement froide et dans un sens de la mesure qui arrête au bon moment les excès : « Toujours à gauche, mais pas plus loin, » dit Marius. L’homme du Midi peut prendre les choses au tragique, il ne les prend jamais au sérieux. Il se balance ainsi à son aise sur un axe dont l’une des extrémités touche au plus haut mysticisme et l’autre à la plus basse sensualité. On l’accuse d’être superficiel, et il l’est généralement. Mais il a des profondeurs de pensée, des hardiesses d’expression qui étonnent et renouvellent. Il n’est point attaché au passé, ce qui lui permet d’aller toujours à la rencontre de l’avenir, mais il vit dans un tel passé qu’il a besoin de ce décor historique pour être lui-même. Ce décor lui est familier ; il l’exploite à son profit, mais il est à la maison dans cette grandeur.
« Dès que l’on prend contact avec les Méridionaux, on éprouve, lorsque l’on vient de Suisse, lorsque l’on vient du Nord, une singulière impression de détente. On se sent tout à coup plus humain. Pourquoi ? C’est que le Méridional, le Latin n’accorde point à la partie matérielle de la vie cette importance que lui attribue le Septentrional, le Germain. Importance qui devient vite prépondérance et tyrannie. Le Méridional réserve chaque jour de son existence une place à son être spirituel. Il a le sentiment très vif qu’il est une personne, et qu’il est une personne, non point par ses vêtements, son automobile, ses fonctions, son argent, ses titres, mais par soi-même, par son intelligence, par sa manière propre de penser et de s’exprimer : voilà pourquoi il donne tant de valeur à la parole, souvent plus qu’à l’acte, au travail. Quand il s’agit de fournir un effort, il est là, et il tiendra le coup, avec héroïsme. Mais, à l’ordinaire, s’il travaille, c’est juste assez pour gagner sa vie, maintenir son honnête aisance - cette aurea mediocritas d’Horace, idéal du « Latin moyen ». Posséder ce qu’il faut pour jouir de la vie, en jouir tous les jours, à des heures déterminées, au lieu de se dire, le front plissé : « Je vais peiner pendant vingt ans, pendant trente ans, pendant quarante ans, sans rien m’accorder, jusqu’à ce que j’aie fait fortune. » Le Méridional ne conçoit pas la vie de cette dure manière. Il a besoin de loisirs, mais non de loisirs organisés. Les loisirs, cela consiste pour lui à se rendre au café - le Café du commerce - mais pas comme le Germain se rend à la brasserie pour s’y enfermer et boire silencieusement. Le Méridional, qui éprouve sans cesse le besoin de s’extérioriser, s’assied sur la terrasse, regarde ce qui se passe dans la rue ou sur le seuil, observe et cause. S’il boit, s’il commande une absinthe et même s’il joue à la manille, c’est avant tout pour avoir l’occasion de causer, et s’il cause, c’est pour avoir l’occasion d’exprimer ses opinions et de faire valoir son esprit, c’est-à-dire de se montrer soi-même, à soi-même plus qu’aux autres, de se prouver qu’il est quelqu’un. S’il cause, c’est aussi pour le plaisir de la parole. La parole est pour lui un art peut-être assez voisin de la musique : le Méridional parle une belle langue sonore et il aime à la parler pour la sonorité, pour l’assent, pour le rythme. Mais il aime aussi à contempler et à se taire, ce bavard ; il aime le soleil et la lumière ; il laisse son regard errer sur les formes et les caresser, ou se perdre dans le lointain. Il sait devenir mélancolique, d’une mélancolie paresseuse et douce où je discerne le regret, sans nostalgie, de ne pas être ailleurs quand il pourrait être ailleurs, de ne pas faire l’effort qu’il pourrait fournir.
« Le Méridional n’est pas un homme d’intérieur, comme le Nordique, mais un homme de sa rue, de sa cité. Il pose sa chaise devant sa porte pour se faire un spectacle de la vie locale. Il possède à la fois de l’imagination et de la sagesse. Cette sagesse corrige les excès de son imagination, elle lui enseigne à se contenter de ce qu’il est et de ce qu’il a. Nul n’est plus réfractaire aux systèmes. S’il est socialiste ou communiste, il offre le paradoxe incarné d’un socialiste ou d’un communiste individualiste. S’il est révolutionnaire, c’est pour échapper à un ordre qui le gêne. Et c’est par amour de la politique, la politique étant encore pour lui une occasion de parler et de s’affirmer. D’ailleurs, il la traite ironiquement, avec scepticisme, ce qui le sauve. Mais il la cultive avec soin pour donner aux autres et se donner à soi-même l’impression d’y jouer un rôle : son imagination y trouve son compte. Et, dans ce domaine, il est un érudit. La politique représente ainsi pour lui une sorte de vie intellectuelle où il s’exerce à la psychologie, au maniement des idées, et à l’éloquence beaucoup plus qu’à l’action. Agir, pour lui, c’est avant tout faire du bruit, car il aime le bruit. A côté de cela, il lui reste toujours un vieux fonds catholique, auquel il tient sans en avoir l’air et même en ayant l’air de n’y pas tenir : combien de Méridionaux font profession de libre pensée, qui restent cependant superstitieux ! combien de Méridionaux croient à leurs saints et à leur madone, qui prétendent ne plus croire en Dieu ! C’est qu’ils ont besoin de religion, et qu’ils se sentent romains. Et cela, l’Eglise l’a très bien compris, qui a su capter le paganisme à l’antique des Méridionaux et le diriger vers les croyances chrétiennes en le filtrant en cours de route.
« En un mot, le Méridional est l’homme qui refusera toujours d’accepter comme idéal et comme but un niveau aussi élevé que possible de vie matérielle ; c’est l’homme qui refusera toujours d’attribuer une valeur absolue aux choses matérielles, y compris l’hygiène et la propreté : il est un trop vieux civilisé pour cela. Le temps non plus ne compte guère pour cet inexact. Et voilà pourquoi il reste profondément humain. Il n’a pas besoin d’autant d’instruction que les autres, parce qu’il est naturellement cultivé ; il n’a pas besoin d’organisation sociale autant que les autres, parce qu’il est naturellement sociable, courtois. Son individualisme outrancier et sa nonchalance, sa sensualité et sa tendance à la canaillerie, à l’avachissement, demeurent ses plus grands vices et les plus grands obstacles au progrès personnel et à l’ordre politique. Malgré cela, l’idée foncière que le Méridional se fait de la vie est profondément saine, parce qu’elle est la plus humaine de toutes. Etant la plus humaine de toutes, elle représente une force supérieure à toutes les autres. La décadence des peuples méridionaux n’est jamais irrémédiable, parce qu’elle ne détruit jamais cette antique humanité, cette culture naturelle sur quoi un redressement est toujours possible. »

Gonzague de Reynold, Portugal, Editions Spes (Paris), 1936, Chapitre La terre et les hommes, pp. 40 à 45.
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